Requête d'un enfant infirme

Maman, papa,
Puis-je vous rappeler
Que j’ai une Infirmité.
Puis-je vous dire
Que cette Infirmité à un nom
Et que je ne souhaite...
Pas être confondue avec Elle.
Puis-je vous suggérer d’oser entendre
Que le handicapé ;
Papa, maman,
C’est chacun de vous.
Cela vous étonne sans doute, bien sûr,
Personne ne vous a jamais tenu de tels propos.
Cela vous surprend, vous choque peut-être !
Mais, pour moi, c’est évident !
Le handicap de votre relation avec moi,
Il est bel et bien chez vous.
Je sais combien il vous est difficile
De reconnaître cette réalité-là.
D’accepter d’abord et de montrer ensuite
Que vous êtes handicapés,
Quand vous êtes avec moi, dans la vie au quotidien,
Au dehors, à la maison, dans les gestes les plus simples.
Il a semblé plus naturel et plus facile pendant des années
À de nombreux parents confrontés à la blessure
D’avoir à charge un enfant
Avec une Infirmité Majeure Constante,
Souvent irrémédiable,
De croire que le handicapé, c’était l’enfant.
D’ailleurs, à votre décharge, vous n’êtes pas les seuls,
Tout le monde autour de vous le confirme :
« Les pauvres ! Ils n’ont pas eu de chance, ils ont un enfant handicapé, et patati et patata… »

Vous faites même partie d’une association de Parents d’Enfants Handicapés, pour vous soutenir mutuellement le moral
Et pouvoir enfin déposer un peu de votre souffrance si lourde à porter.
Mais quelle violence je reçois
À déplacer ainsi votre propre handicap sur moi.
Accepteriez-vous un jour de créer ou d’adhérer à une Association de Parents Handicapés par l’Infirmité de leurs Enfants ?
La démarche, l’attitude, seraient moins coûteuses,
Tellement plus justes, plus vraies, plus honnêtes aussi.
Tellement plus honnêtes et plus respectueuses
Pour les milliers d’enfants infirmes,
Qui se sont attribué l’étiquette
Ou la reconnaissance en qualité de « Handicapé »
En plus de leur maladie ou de leur infirmité.
Papa, maman, c’est un beau cadeau
Que vous pourriez m’offrir, si vous pouviez entreprendre
Une démarche de symbolisation qui consiste :
Premièrement à choisir un objet qui représente mon infirmité pour ne plus me confondre avec elle ;
Deuxièmement en choisissant un autre objet représentant votre propre handicap,
Pour qu’ainsi vous appreniez à ne plus le déposer sur moi.
En osant montrer cet objet autour de vous,
Vous rappelez à ceux qui vous croisent qu’ils ont ce handicap temporaire ou permanent,
Chaque fois qu’ils me rencontrent dans la rue,
Dans un magasin, chez le boulanger du coin.
Car vous les avez vus, ils ne savent pas comment se comporter ni avec moi ni avec vous, ils font semblant de ne pas voir.
Et si, en plus, vous osez montrer votre handicap,
En prenez soin, lui donnez de l’attention, lui manifestez de l’intérêt ou de la bienveillance,
Vous allez m’aider plus que vous ne pouvez le penser.
Mon copain « trisomique », puisque tout le monde l’appelle ainsi, me disait récemment :
« Mais pourquoi ils me confondent toujours avec ma trisomie ? Oui, pourquoi ?
Et pourquoi, surtout, ne peuvent-ils pas reconnaître
Qu’ils sont handicapés d’avoir un enfant avec une infirmité comme la mienne,
Puisqu’ils en peuvent faire avec moi
Ce qu’ils font naturellement avec les autres enfants ?
C’est bien eux qui sont les handicapés de la relation dans cette relation-là. »
Il n’est pas bête, mon copain,
De se poser ces vraies questions.
Moi, je crois qu’il a compris l’essentiel
En ne confondant pas sont infirmité et…
Le handicap de ses parents !

 

Ecrit par Jacques Salomé (psychosociologue & écrivain)